mercredi 11 février 2009

Le risque du méthylmercure pour la santé des Amazoniens

Le risque du mercure associé à la consommation des poissons est bien connu. En Amazonie, la pêche initialement artisanale devient de plus en plus commerciale en raison de l’émergence des villes et villages. Plusieurs études ont été faites afin d’analyser les risques de contamination des plans d’eau par le méthylmercure et de protéger les populations cibles telles que les peuples aborigènes. À partir des conclusions de ces études, nous essayerons de voir les risques pour la santé des populations métisses déployées tout au long du bassin amazonien.

La région amazonienne est une contrée vulnérable sur le plan écologique et son sol est relativement pauvre. Elle est particulièrement fragile au mercure qui pénètre dans son milieu aquatique et cause des dommages irréparables en affectant principalement les poissons. Ceux-ci représentent 60 % de la source protéique de la population aborigène et métisse qui habite les villes longeant le bassin amazonien, lequel s’étend sur neuf pays (1)(6). En effet, ces populations sont victimes des effets toxiques dus à la consommation des poissons contaminés au mercure.

La contamination au méthylmercure existe depuis longtemps. Néanmoins, c’est à partir des années 1950, après l’incident de Minamata au Japon, que la communauté internationale porte attention aux effets neurotoxiques et aux risques de maladies cardiovasculaires (3). Ainsi, dans la baie de Minamata, une entreprise de produits chimiques déverse des tonnes de mercure et des milliers de personnes sont empoisonnées en mangeant du poisson contaminé.

La majorité des études portant sur le méthylmercure centre ses préoccupations sur les populations à risque, telles que les femmes enceintes et les enfants. Par contre, d’autres recherches suggèrent que la contamination soit pour toute la population (3). En Amazonie, les effets toxiques du méthylmercure pourraient ne pas affecter que les populations aborigènes, mais devenir un problème de santé publique et environnementale pour toute la région.

Comment le méthylmercure se retrouve chez les poissons amazoniens

Les activités humaines jouent un rôle important dans le rejet du mercure dans le bassin amazonien qui représente 70 % de la charge total d’eau douce de l’Amérique latine. Seulement dans la partie péruvienne, il fait partie de quatre systèmes hydrographiques (le Marañón, le Nanay, l’Ucayali et le Huallaga) où se développent des activités minières qui contaminent l’eau avec le plomb, le mercure et d’autres métaux (1). De fait, les orpailleurs jettent des tonnes de mercure dans les cours d’eau alors que l’exploitation pétrolifère et la pollution urbaine sont d’autres facteurs qui contribuent à la production de mercure. De plus, la déforestation contribue fortement à amener le mercure naturel des sols aux cours d’eau. De cette façon, les fleuves qui jalonnent le territoire amazonien reçoivent le mercure par la pluie ou par adition directe (1) que l’action bactérienne transforme en méthylmercure en entrant dans la chaîne alimentaire.
Bien que les concentrations de mercure dans les muscles des poissons soient au-dessous des limites permises, on constate des valeurs supérieures aux valeurs de référence. Un rapport confirme ce fait en démontrant qu’il y a une concentration élevée de mercure dans les cheveux de la population de Nanay et Iquitos au Pérou. On présume que ceci est dû à la bioaccumulation du mercure pendant de longues périodes d’exposition (6).

Au Brésil, près du fleuve Tapajos, les villes Brasília Legal, Sao Louis de Tapajos, Barrieras et chez une population indigène Sai Sinza, les niveaux d’expositions sont moindres que ceux préconisés par l’OMS. Cependant, des effets néfastes pour l’homme et l’environnement se font déjà sentir. Les valeurs toxicologiques de référence calculées ne sont pas applicables aux populations amazoniennes, qu’elles soient rurales ou urbaines (7).

La région amazonienne est une des zones où l’on consomme le plus de poisson dans le monde. Seulement au Brésil, on pêche entre 200 mille et 600 mille tonnes par an alors qu’au Pérou, on enregistre une capture moyenne de 80 000 tonnes pour la consommation humaine. Cependant, les données pour mesurer avec certitude la pêche dans les eaux continentales ne sont pas claires. En effet, dans les pays amazoniens, les contrôles ne sont pas effectifs et la surexploitation des ressources piscicoles est de plus en plus évidente au profit de certains groupes chargés de la commercialisation (6) (9).

Selon l’OMS la concentration de mercure dans les poissons comestibles ne doit pas dépasser de 0.5ppm. À Pucallpa au Pérou, on a trouvé jusqu’à 4,4 ppm tandis qu’à Madre de Dios, toujours au Pérou, l’institut de recherche de l’Amazonie péruvienne a trouvé des valeurs entre 1,01 et 1,54 ppm au sein d’espèces diverses. Au Pérou, l’ingestion de mercure est de 9,6 pg/jour dans les Andes et de 31,1 pg/jour dans la région amazonienne (10).

Les effets sur la santé

Dépendant de la dose et du temps d’exposition, le méthylmercure constitue un puissant poison systémique qui affecte plusieurs organes et fonctions. Les caractéristiques spécifiques à la population et à l’environnement amazonien constituent une problématique quand vient le temps d’extrapoler avec les études faites dans d’autres parties du monde.

Les symptômes les plus observés dans la population amazonienne sont une diminution de la coordination, de l’habileté manuelle et de la vision. Une étude montre une relation directe entre la diminution de la coordination et l’augmentation des niveaux de méthylmercure dans les cheveux, mais les niveaux trouvés sont inférieurs aux niveaux considérés sans risque par l’OMS. Les tests développés montrent une légère diminution de la coordination motrice et de l’apprentissage chez les enfants (1) (11).

Des études faites au Brésil, entre 1996 et 2001, rapportent des concentrations de mercure dans les cheveux oscillant entre 0,8 à 94,7 mg/g pour les femmes et 0,4 à 94,5 mg/g pour les enfants (11). Les auteurs de ce travail soulignent que d’autres recherches montrent des répercussions chez les fœtus, mais elles «n’ont pas confirmé les effets, observés en Irak, sur les stades majeurs de l’apprentissage (marche, langage) à des niveaux d’exposition comparables»(3).


Mesure de l’exposition

Plusieurs méthodes analytiques sont disponibles pour déterminer la quantité totale de mercure, inorganique et organique, qui se retrouve dans les tissus des poissons, dont les bio-marqueurs (4) (5). Chez l’humain, l’analyse des cheveux constitue une méthode de choix pour plusieurs organismes. Cette dernière permet de reconstruire l’historique de l’exposition au mercure. De surcroît, l’évaluation de deux échantillons (sang et cheveux) associée à un questionnaire permet d’être théoriquement plus précis dans cette estimation (5).

Cependant, dans les pays d’Amérique latine, faire un suivi analytique de l’exposition au méthylmercure et aux autres contaminants est particulièrement difficile principalement en raison des coûts élevés de l’équipement. À titre d’exemple, au Brésil, il n’y a que très peu de données disponibles concernant des suivis analytiques sur l’exposition au méthylmercure (6). Par ailleurs, les tests neuropsychologiques appliqués aux populations aborigènes amazoniennes ne sont pas totalement adéquats à la réalité; des études plus appropriées à la culture locale seraient nécessaires (3).

Les normes comme éléments d’analyse de risque

La dose hebdomadaire tolérable est la dose maximale qui puisse théoriquement être consommée chaque semaine au cours d’une vie sans incident négatif sur la santé (5). Pour une personne de 60 kg, la première dose hebdomadaire tolérable provisoire (DHTP) a été établie, par l’OMS en 1972, à 200 μg de méthylmercure ou 3,3μg/Kg. Cette dernière a été modifiée, en 2003, à 1,6 μg/kg afin que les femmes enceintes évitent de contaminer leur fœtus au méthylmercure lorsqu’elles consomment du poisson (5). C’est à travers le Codex Alimentarius que les pays amazoniens adoptent des normes de prévention établies par divers organismes tels que l’OMS. Mais dans le cas des poissons amazoniens issus de la pêche commerciale, il n’y aucune référence quant aux normes et la réglementation est élémentaire.

La prévention et la gestion du risque

En Guyane, où la contamination des poissons est notable, les travaux de prévention et de gestion du risque relié à l’exposition au methylmercure se traduisent par la sensibilisation de la population concernant le danger de consommer des poissons contaminés, et par le suivi du processus de contamination au sein de la population. Également, l’aquaculture a été proposée comme une mesure pour remplacer les espèces contaminées (10) (11).

Le Centre de recherche pour le développement international (CRDI), organisme canadien qui travaille auprès de quelques communautés impliquées du Brésil et d’autres pays de la région, essaie de persuader la population de changer ses habitudes en matière d’alimentation. Une étude faite par le même groupe montre que la consommation de certains fruits tropicaux pourrait avoir un effet protecteur face à l’exposition au méthylmercure. De fait, certains composés phytochimiques réagissent avec le mercure en facilitant son absorption et son excrétion sans atteinte toxique majeure pour les consommateurs de poissons (2) (8).

Dans les populations où le poisson constitue une part importante de l’alimentation, telles que dans les régions amazoniennes, il apparaît difficile de gérer le risque par l’interdiction ou la diminution de la consommation puisqu’il n’existe pas d’autres alternatives alimentaires. D’autre part, la commercialisation des poissons dans les villes, comme celles d’Iquitos et de Pucallpa au Pérou ainsi que dans bien d’autres villes de la région, n’est accompagnée d’aucun contrôle sanitaire.


Conclusion

La problématique de la contamination au méthylmercure des poissons provenant de la pêche commerciale est omniprésente. La région amazonienne, qui recèle 40 pour cent de la biodiversité de la planète, est fortement menacée par l’action du mercure qui contamine l’environnement et affecte la qualité de vie des humains.

Bien que le mercure soit une des substances toxiques les plus étudiées, la compréhension globale de la problématique est encore latente. En Amazonie, les études des associations de chercheurs ont contribué au développement des connaissances sur les différentes variantes de la toxicité du méthylmercure, favorisant une meilleure prise de décisions et de gestion des risques. Nonobstant l’apport positif de ces recherches, ces dernières peuvent aussi offrir une vision alternative aux recherches traditionnelles permettant d’éviter un paternalisme excessif et un tourisme scientifique. Effectivement, on doit chercher à impliquer les peuples concernés car ils ont des connaissances de la nature et une perception des risques, même si elle est différente de la nôtre, qui mérite d’être considérée. Enfin, la coordination entre les communautés aborigènes, les populations métisses qui habitent les villes, les chercheurs et les gouvernements est primordiale pour une bonne gestion du risque de contamination du poisson au méthylmercure.

Bibliographie
(1) Lévesque C. 2003 Amazonie - Un enseignement venu du Sud Un faible exposition au mercure peut provoquer des symptômes neurologiques avancés. Le Devoir, édition Internet 17 mai 2003. Montréal. [En ligne] http://www.ledevoir.com/2003/05/17/27701.html
(2) Le centre de recherches pour le développement international.2003.Étude de cas Brésil, La contamination par le mercure en Amazonie-Le reboisement pourrait être une solution durable à ce sérieux problème. [En ligne] http://www.idrc.ca/fr/ev-29124-201-1-DO_TOPIC.html
(3) Cordier S. 2003. Retentissement néonatal d’une alimentation maternelle riche en mercure (poisson) pendant la grossesse. Journal de pédiatrie et de puériculture 16 (2003) 234-239
(4) World Health Organization 1990 - International Programme on Chemical Safety. Environmental Health Criteria 101 Methylmercury
(5) Saviuc P. Sam-Lai N. 2004. Méthylmercure et consommation de poissons effets-VTRs-impacts. Rapport établi à demande de l’AFSSE
(6) Campos L. 2002. Problemática de la contaminación de las aguas en la Amazonia Peruana. Sistema de Información de la diversidad biologica y Ambiental de la Amazonia Peruana. [En ligne] http://www.siamazonia.org.pe/DetallesNoticias/Setiembre%202002/problematica_de_las_aguas.htm
(7) Oliveira E. Et al. 2003. Exposure to mercury and arsenic in Amazon States: a summary of studies by the Evandro Chagas Institute/FUNASA. Rev. Bras. Epidemiol. Vol (6) No 2 Pp 171-185. [En ligne] http://www.scielo.br/pdf/rbepid/v6n2/10.pdf
(8) Passos C. Mergler D. 2003. Eating tropical fruit reduces mercury exposure from fish consumption in the Brazilian Amazon. Environmental Research 93 (2003) 123-130.
(9) FAO. 2004. El estado actual de la pesca y la acuicultura. [En ligne] http://www.fao.org/documents/show_cdr.asp?url_file=/docrep/007/y5600s/y5600s05.htm@
(10) CEPIS. 2002. Exposición al mercurio por el consumo de pescado contaminado:cuadro de la carga corporal de niños y mujeres en America Latina. [En ligne] http://www.cepis.ops-oms.org/bvsair/e/hdt/hdt85/hdt85.html - 32k
(11) Godard Erik. 2005. Éléments de réponse DSDS Guyane. [En ligne] http://www.blada.com/courrier/miseajour/courrlong/2005/050330dsds.HTM#_ftnref8

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